HWK
ou les cicatrices de l'invisible

2005, vidéo, couleur, muet, 13’
Réalisation de Robert Cahen (installation) 2004
Steadicam Michel Dechler
Montage Thierry Maury
Avec le soutien  de la Communauté de communes de Cernay et Environs. Jean-Paul Welterlen.
Production Boulevard des Productions Strasbourg

Deux montées au Vieil-Armand par la Suisse lippique, deux regards révélés en images ou en mots, deux évocations où vie et mort se mêlent.



Extrait de "Mémoire de la guerre invisible"

Le Vieil-Armand ne serait qu’un contrefort méconnu du Massif vosgien si ne s’y étaient livrés, en 1915-1916, les combats les plus meurtriers du front occidental de la Grande Guerre. Une croix lumineuse de vingt mètres de haut, inaugurée le 10 novembre 1936, le rappelle à ceux qui circulent dans la vallée : 40 000 hommes de troupes d’élites sont morts pour la possession de cet éperon rocheux dont les 957 mètres d’altitude et la position détachée au-dessus de la plaine d’Alsace faisaient un observatoire et une fortification de première importance.
ar une meurtrière succession d’assauts et de retraites, soldats français et soldats allemands ont tour à tour avancé puis cédé du terrain en se voyant infliger de lourdes pertes, sans que l’une ou l’autre armée puisse jamais s’assurer de la complète maîtrise de ces lieux. Semaine après semaine, s’était creusé dans la montagne un labyrinthe de boyaux et de blockhaus qui en avait rendu les positions de plus en plus inexpugnables : la guerre avait laissé pousser ses racines dans la montagne.
De sorte que les deux noms à présent portés par ce promontoire, Hartmannswillerkopf et Vieil-Armand, sont ceux d’une double tragédie écrite en deux langues : deux noms si différents que la blessure même du conflit tarde à y cicatriser.

Le guide Joanne de 1914 semble indiquer que cet éperon rocheux était prédestiné à la guerre. On y découvre en effet, au chapitre des observations géologiques, la description d’un « curieux amas de roches décomposées, dites frittées : ce sont des fragments de roches porphyriques noires, par endroits très poreuses, et qui devraient leur vitrification à un feu puissant. » 
Si l’on en croit les observations du géographe, le déluge de feu provoqué par les hommes ne fit donc que répéter celui dont avait surgi ce massif.

Pour qui suit aujourd’hui les chemins qui serpentent au long des pentes rocheuses et boisées du Vieil-Armand, ce sont soudain d’étranges stigmates que la montagne laisse apparaître sur ses flancs : des tranchées, des blockaus, un chaos de poutres et de tôles, des pans de murs à demi effondrés, presque une ville, dont il ne resterait que des couloirs, des portes, des soupiraux et des seuils, la géométrie complexe de la guerre envahie de ronces et tapissée de feuilles mortes… Une ville naguère habitée par une population de troglodytes casqués, mais depuis longtemps désertée, tombant inexorablement dans l’oubli, en voie d’absorption par la végétation. La mousse y fait parfois comme une peau sur la pierre, une peau végétale qui prête un corps presque doux à cette mémoire de veines et de boyaux où voici près d’un siècle le sang des hommes s’en est allé…

Ce terrible Golgotha ne serait plus aujourd’hui qu’un balcon sur le calme de la plaine d’Alsace s’il ne s’y poursuivait, dans l’ombre des sapins, une guerre autrement silencieuse que celle qui se tapissait naguère parmi les tranchées et les chemins creux. Guerre de traces à présent et d’images figées, heureusement sans autre violence que celle qu’elle inflige au regard et à l’imaginaire.
Ce sont des trous de boue, des entonnoirs remplis de neige ou de pluie selon les saisons, des marmites de mort, des broussailles rouillées, noirâtres, qui se confondent avec les barbelés. Ce qu’il reste du décor de l’Enfer. Ici, même les arbres sont de fer, de bois armé : on y retrouve encore de gros fragments d’obus profondément incrustés dans le bois.
Il est étrange de gravir à présent ces pentes, dans un parfait silence, tout juste entrecoupé par quelques cris d’oiseaux, et d’imaginer l’effrayant fracas des obus et de la mitraille qui naguère ont cisaillé les arbres. C’est ici comme si le visible conservait seul le souvenir du vacarme qui s’est tu, comme si l’apparent sommeil de la forêt en répétait à tout jamais le cauchemar.
Nous ne marchons plus du même pas sur la terre lorsque des morts nous y accompagnent. Étrangement, ils sont là. Blottis dans les brouillards, en fumées jaunes, en paquets d’ombres. Ou poussant encore leur sang noir dans la sève des arbres. 
Dans les plus hautes futaies, les sapins dépourvus de branches basses ressemblent à des orgues dont il ne sort aucune musique, hormis parfois la voix du vent.
Je me suis avancé dans cette forêt comme dans une église. Avec des précautions extrêmes. Tout près d’entendre craquer des os au lieu de feuilles sous mes pas. Je m’arrêtais parfois, renversais la tête en arrière, et regardais avec effroi la cime des arbres. Ce n’étaient plus là-haut des feuillages et des branches, mais quelque chose d’aussi sombre et mystérieux que le cerveau d’un homme. Ou le mystère de la souffrance, venu du fond du temps et remontant vers le ciel.

Il fallut à tous ceux qui ont combattu en ces lieux beaucoup attendre et se cacher. La guerre d’artillerie et de position qui fut menée ici fut souvent invisible, ponctuée de brusques et violents orages de fer. Les chasseurs alpins appelaient « pièces fantômes » les canons de 130 qui leur tiraient dessus depuis huit ou neuf kilomètres.
Pour eux, la mort n’était parfois que la petite fumée lointaine d’une pièce d’artillerie, un chuintement, un chuchotement très haut dans le ciel…

Peut-être est-ce précisément parce que cette guerre camouflée fut en apparence si immobile et si invisible que l’on pourrait croire qu’elle perdure aujourd’hui, fantomatique, silencieuse et indolore, sans combattants ni explosifs, simplement comme le cauchemar éveillé de ce paysage végétal.
Le lieutenant Henri Martin écrivait dans son Journal de guerre : « je mène une vie de montagnard, à la manière de Robinson Crusoé ». S’adapter, tenir, être patient : à ce prix l’on gardait une chance de survivre.

Devant la porte d’une casemate où pousse un cerisier, comment ne pas imaginer ce que furent les brefs répits des soldats dans les intervalles de la guerre : leurs regards vers les clochers lointains d’Uffholtz, de Cernay ou de Wattwiller, leur attention inquiète aux craquements de la sapinière, leurs cigarettes parties en fumée ? En hiver, sur le seuil, quand la nuit apportait avec elle un peu de répit, ils regardaient la lune et la neige en écoutant crier la chouette. 
On imagine encore qu’ils se racontaient des histoires et s’efforçaient de rire en mangeant leur repas froid, dans l’odeur de poudre et de picrite, entre deux arrosages d’obus, sous leur toit de branchages, de rondins, de terre et de carton bitumé.

Ils ont vu des morts partout, « en monceaux et en morceaux », ainsi que le rapporte encore le journal du lieutenant Henri Martin à la date du 25 mars 1915 :
« Les arbres sont hachés, noirs, criblés d’éclats, crépis de terre et forment d’inextricables abatis sous lesquels se trouvent des débris de cadavres. Des capotes en lambeaux, des casques broyés, des musettes, des bidons, des boîtes, des correspondances éparses… Dans la tranchée, des chargeurs, des baïonnettes, des fusils cassés, et des morts en nombre, boueux, sanglants, noirs, tombés l’un sur l’autre dans des cagnas effondrées ; d’autres, en travers des boyaux, qu’il faut enjamber. Plaies horribles, cuisses coupées net, crânes ouverts ressemblant à des coquilles d’œufs brisées. »
Le promeneur d’aujourd’hui ne saurait imaginer la plus infime part de l’horreur dont ces lieux furent le théâtre. Il marche chez les morts, à même l’inconcevable.
Beaucoup d’entre eux reposent à présent sous un immense champ de croix blanches dans le vaste cimetière du Silberloch qu’ainsi l’on pourrait croire tout recouvert de neige.... 
Ensemble sous la terre. Ils n’ont pas eu le temps. Leur souffrance a brûlé

Jean-Michel Maulpoix